dimanche 28 novembre 2021

La canne à sucre, un potentiel industriel inexploité au Niger

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En cette période de froid où l’organisme a besoin d’une sacrée dose d’énergie, elle est sur toutes les bouches. De l’âge tendre au troisième âge, tous la mâchouillent, avec une ferveur quasi religieuse, même les édentés.

« Si vous voulez confier quelque chose d’important à quelqu’un, ne le lui dites pas surtout lorsqu’il est entrain de sucer un morceau de canne à sucre », dit, en véritable connaisseur Amadou Ali, un des grossistes, de la canne à sucre au marché de Boukoki de Niamey qui inonde la capitale avec cette denrée très prisée des nigériens. « C’est le meilleur moyen de lui faire comprendre de travers ce que vous voulez lui dire… », poursuit-t-il.

“Raké ba karan banza ba, kowa ya sha guda, ya koshi’’ (la canne à sucre n’est pas une vulgaire tige; Sucez un bout et vous voilà rassasié) », disent les haoussas, comme pour magnifier les fortes valeurs nutritives et énergétiques de cette plante qui est riche en vitamines C, B1, B2 et B3.

C’est aussi une mine de vertus, très efficace pour lutter  contre les crises d’acétone, les rhumes, les maux de gorge et la grippe. Certains disent même qu’elle renforce les reins, le cœur ou l’estomac, prévient le cancer de la prostate et réveille les appétits de ceux qui ont la libido en berne.

La culture de cette grande graminée tropicale herbacée, cultivée surtout pour le sucre extrait de ses tiges, est en plein essor au Niger.

Cette plante géante pouvant atteindre jusqu’à 5 mètres de hauteur (pour 5 centimètres de diamètre), gorgée de saccharose et dont la vente en morceaux sur les routes et au hasard des rues populeuses des villes et villages du Niger constitue un apport énergétique complémentaire très important.

Depuis les indépendances, les projets de création d’une usine de production de sucre n’ont de cesse de marquer l’histoire du Niger. Ce pays toujours à la recherche de l’autosuffisance alimentaire et dont les importations de sucre (entre 75 000 et 100 000 tonnes de sucre par an, selon les chiffres de l’Organisation internationale du sucre) contribue à rendre la balance commerciale déficitaire. C’est ainsi que tous les régimes qui se sont succédé à la tête de ce pays en ont fait une fixation. Sans succès. La dernière tentative remonte à l’année 2012 où une entreprise chinoise a projeté l’ouverture d’une raffinerie de sucre au Niger.

Un projet qui aurait permis au pays d’ajouter de la valeur à sa production de canne brut, environ 200 000 tonnes par an, dont la quasi-totalité est consommée sur place. D’une capacité de 100 000 tonnes de sucre raffiné par an, cette usine était sensée valoriser les produits et les sous-produits de cette culture de rente, tout en créant des milliers et des milliers d’emplois.

C’est dire que ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Avec l’avènement des autorités de la 7ème  république, dans la perspective de trouver de solutions durables à la problématique de l’insécurité alimentaire sous l’impulsion de l’initiative 3N (i3N), l’un des axes majeurs du programme de renaissance, crédo et engagements forts du président de la république du Niger.

L’objectif visé est de contribuer à mettre  la population à l’abri de la faim et leur garantir les conditions d’une pleine participation à la production nationale et l’amélioration de leurs revenus.

Un feu qui a du mal à s’éteindre puisque sous la cendre, rougeoient les initiatives. C’est ainsi que le nouvel Plan de développement économique et social (PDES), pour la période 2017 – 2021,  présenté à la conférence de Paris  en Décembre 2017 dans le cadre de la politique de revalorisation des produits agricoles du Niger, réserve une place de choix au projet de création d’un complexe sucrier à Djoundjou, dans la zone de Gaya. D’un montant de 80 milliards de francs CFA, à mobiliser dans le cadre du partenariat public privé (PPPP), ce projet de raffinage de la canne à sucre vise à accroître la capacité de production de sucre afin de répondre aux besoins nationaux et internationaux, produire de l’énergie, des engrais, des aliments bétail à partir des résidus.

  Pour matérialiser cette initiative, le gouvernement nigérien a signé avec la société chinoise BEIJING URBAN CONSTRUCTION GROUP CO, LTD (BUCG)  un accord pour la construction d’un complexe industriel de l’usine de sucre à Gaya. Aux termes de cet accord, paraphé le 27 juin 2019  par le  ministre nigérien chargé de l’industrie M. Malam Zaneidou Amirou et les responsables de la compagnie chinoise, en marge de  la 1ère édition de l’exposition économique et commerciale Chine-Afrique à Changsha, en Chine, c’est une usine d’une capacité de production  de 50.000 tonnes de sucre par an qui sera construite.

En attendant l’implantation de cette unité sucrière, les producteurs nigériens ont pris faits et causes pour cette spéculation qui, bien que d’introduction récente au Niger, est en train de révolutionner les us et coutumes et s’ériger en pilier essentiel de l’agriculture et de l’économie nigérienne.

Affectionnant particulièrement un ensoleillement important et un climat chaud, modérément humide, la canne à sucre est cultivée au Niger, notamment dans les zones de bas-fonds comme les cuvettes oasiennes du manga, les Fadama et les Korama de la région de Maradi et de Zinder, les Dallols de la région de Dosso. C’est d’ailleurs cette dernière région qui cherche aujourd’hui à se positionner comme centre phare de la plus production de canne à sucre du pays.

Ainsi, à Kizamou, Massama, Léguéré, Angoal Doka, Dioundiou, Zabori, Koutoumbou, Kawara, Bengou, Kara Kara, Samia, Zaziatou, Zombo, Fadama, Magouri et bien d’autres contrées perdues au Nord de cette partie du Niger  a la forte pluviométrie,  cette plante à rhizomes, de le même famille que le blé, le maïs…, est en train de transformer complètement les paysages et de donner l’embaume au cœur des producteurs.

Selon les spécialistes, plusieurs raisons expliquent ce succès : l’élévation du niveau de l’eau (élément physique) et les profits engendrés par cette rente (élément financier) se conjuguent pour conduire au développement accéléré de la canne à sucre. Depuis une vingtaine d’années, celui-ci se fait essentiellement au détriment du riz et du mil, qui ne répondent plus aux contraintes physiques et aux exigences de rentabilité.

Mais, cette progression ne se fait pas sans difficultés. Les problèmes ont notamment trait aux intrants et la mécanisation. La canne à sucre, comme on le sait, est grosse consommatrice d’engrais, substance ayant la faculté de stimuler la croissance des plants, qui atteignent un diamètre supérieur à ceux qui n’ont pas reçu de fertilisants. Même si, de l’avis de ce producteur « la faveur des consommateurs va vers les plants cultivés sans engrais, qui sont plus sucrés malgré leur faible taille ».

Etant une culture relativement exigeante, la canne à sucre nécessite plus de main-d’œuvre que le mil et un arrosage manuel ou mécanique lorsque l’humidité n’est pas suffisante, ou même des travaux de drainage en cas d’inondations. Ici, la mécanisation n’est pas encore rentrée dans les mœurs. Pour couronner le tout, les zones de production sont nichées dans la partie la plus enclavée de la région, d’où des difficultés d’écoulement.  Nonobstant ces contraintes, la rentabilité est fort appréciable.

Nous sommes au cœur de la saison froide. La saison de la récolte bat son plein. « Dans un champ en bordure de la route, une armée de coupeurs nagent progressivement dans le champ. Avec une précision quasi militaire, ils enserrent d’un bras un bouquet de tiges qu’ils inclinent fermement pour en dégager la base commune. Les machettes sifflent dans l’air et s’abattent au ras du sol. Les ouvriers lancent les tiges coupées sur le côté, en rangées ordonnées, puis répètent la manœuvre » a indiqué Monsieur Abdou, marchand de la canne à sucre.

« La culture de la canne est une opération qui exige beaucoup de travail. Il faut sectionner les tiges mûres en morceaux d’une longueur de l’avant-bras et planter ces boutures dans des sillons espacés d’environ un mètre… », ajouta un des planteurs convoyeurs de camion transportant la canne à sucre.

A l’entendre, il faut attendre six à huit mois pour que les cannes arrivent à maturité et pouvoir les récolter. Beaucoup de paysans ne sont pas conscients de la valeur de leurs récoltes et les bradent très souvent à l’avance à des intermédiaires ou des grossistes de Niamey qui, par l’odeur alléchée, écument la région. Malgré tout l’activité est florissante et permet de nourrir la chaîne d’acteurs agrippés le long de la filière d’une source d'économie circulaire, traversant plusieurs secteurs d'activités, et représentant des milliers d’emplois directs et indirects. (Voir article Marché de la canne à sucre).

De plus, avec la canne à sucre, les activités sont souvent complémentaires car elle fournit des produits et sous-produits utiles aux autres productions végétales ou animales. La paille sert non seulement de litière et d'aliments pour le bétail mais également comme protection des sols, les écumes les cendres de bagasse entrent dans la composition d’amendements ou de compost, la mélasse est utilisée comme complément alimentaire pour le bétail, les champs de canne recyclent et valorisent de grandes quantités d’effluents d’élevage produits localement.

Enfin, selon les résultats d’une étude parue dans la revue Nature Climate Change, la canne à sucre aurait tendance à lutter contre le réchauffement climatique. Ainsi, la canne à sucre serait même triplement verte, primo en servant de biocarburant pour les automobiles, secundo, en refroidissant la température autour des champs et tertio, en fixant la terre et en luttant contre les érosions !

Bref, la canne à sucre fourmille ainsi de multiples ressources insoupçonnées. Malgré l’absence de véritables industries sucrières ou de transformation de produits dérivés, la filière a de beaux jours devant elle au Niger.

Le principal enjeu reste l’épineuse question foncière. Dans un pays aux trois quarts désertiques, où l’agriculture n’est possible que sur une mince couche de terres utiles au sud du pays, et où la démographie est galopante, défricher de larges superficies restent une gageure. Or, la canne à sucre nécessite toutefois des espaces de culture conséquents, sur des terres aujourd’hui âprement disputées par les hommes ou leurs animaux. Mais, une chose est sûre : la canne à sucre reste un trésor vert qui est loin d’avoir livré tous ses secrets !

Alhadji Amadou Abdou

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